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Quels habitats pour les personnes en situation de handicap psychique ?

Colloque UNAFAM Bretagne à Quimper : Quels habitats pour les personnes en situation de handicap psychique ?. 10 juin 2022


Intervention : Le pari de l’habitat

Jean-Luc Charlot


Puisque vous avez eu la gentillesse de reprendre le titre d’un de mes livres pour nommer mon intervention de ce matin, je vais tenter de vous dire en quoi consiste pour moi ce pari. Un pari qui est pour moi depuis plusieurs années une engagement à faire advenir une certaine conception de l’habitat pour et avec les personnes en situation de handicap, conception dont je mesure les difficultés pour la faire advenir, difficultés que je voudrais également partager avec vous.

Ce dont je voudrais échanger avec vous, aujourd’hui, c’est d’abord en quoi habiter est un besoin existentiel. Ensuite, vous rappeler que le « chez-soi », à condition qu’il soit un véritable chez-soi, est une condition nécessaire pour habiter, ce qui conditionne le fait que les projets d’habitats doivent être réalisés avec les futurs habitants et pas simplement pour eux. Enfin, je rappelerai quelques obstacles actuels à ce pari de l’habitat.



1. Habiter comme besoin fondamental de l’existence humaine

Habiter signifie être chez soi. Il s’agit là d’un besoin fondamental de l’existence humaine. Exister, c’est trouver un lieu dans l’immensité du monde où l’on peut construire son univers et se retrouver. C’est avoir un monde à sa mesure mais qui s’inscrit dans l’horizon d’un monde plus vaste que je peux alors découvrir et apprécier. Avoir un habitat est donc essentiel dans la construction de sa personnalité. On ne peut devenir soi-même qu’en ayant un chez-soi, sinon on subit une forme de dispersion et de flottement où l’on reste étranger et au monde et à soi-même.

L’habiter conditionne l’assurance de pouvoir se rendre dans la cité (flâner dans son quartier ou se rendre à son travail ou à une activité de loisir...), en ce qu’il offre la possibilité de pouvoir s’y retirer, de s’y rétablir et de s’y recueillir.

Habiter ne se limite pas à vivre (ou à survivre), il donne à la vie une certaine tonalité, il la rend expressive, il se présente pour elle comme l’origine d’un sens. Habiter est un trait fondamental de l’être.

On peut ainsi affirmer que l’habiter ne saurait être seulement le résultat d’une « bonne » politique du logement, d’un « bonne » architecture, d’un « bon » urbanisme (et pourrait-on ajouter d’un « bon » article de la loi ELAN), autant de conditions certes nécessaires, mais non suffisantes.

C’est de l’habiter que dépend la qualité de la sphère privée, de l’habitat entendu comme, à la fois le logement, le chez-soi et tous les parcours urbains et civiques qui y mènent et d’où l’on s’y projètent. En rappelant, une nouvelle fois qu’habiter n’est pas se loger. L’habiter, cette dimension existentielle ne se satisfait pas seulement d’un nombre de mètres carrés de logement ou de la qualité architecturale d’un immeuble.

C’est quand l’Homme « habite », que son habitat devient habitation, que son habitation devient ce lieu d’un possible devenir citoyen...


Le pari de l’habitat consiste donc à créer les conditions d’un habiter pour les personnes en situation de handicap, autrement dit à contribuer par l’habitat à inscrire les personnes handicapées au centre du pacte républicain, non plus comme une marge qui mérite compassion, mais comme des personnes ayant les mêmes droits que les autres.

En veillant particulièrement à un point : proposer un véritable « chez-soi ».


2. Mais qu’est-ce qu’un chez-soi ?


Il est possible de convoquer un certain nombre d’auteurs afin de préciser ce qu’un « chez-soi » veut dire, le premier d’entre eux demeure incontestablement Gaston Bachelard. A sa « Poétique de l’espace » plus précisément. Un ouvrage où il proposait de ne pas considérer la maison comme un objet comme les autres, qu’il s’agirait simplement de décrire, mais qu’il fallait penser comme notre « coquille initiale », ceci afin de comprendre comment nous nous enracinons jour après jour dans un coin du monde. Le « chez-soi » est, pour chacun de nous, que nous soyons en situation de handicap ou non, notre « coin du monde ».

Il est, comme l’écrit Bachelard, une des plus grandes puissances d’intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves de l’Homme.

Je ne ferai ici, pour les avoir radoter suffisamment depuis quelques années, que rappeler trois dimensions qui peuvent être mobilisées pour circonscrire un chez-soi, même si elles ne le définissent pas totalement, mais elles peuvent servir utilement à l’évaluation de son effectivité :


- Le « chez-soi » qui est d’abord et peut-être avant tout, le lieu de l’intimité. Ce sentiment d’intimité advenant au travers de la possibilité de l’appropriation de son espace (on le meuble, on le décore, on le range... ou non, à sa façon, on y construit un paysage personnel d’objets). Mais pour que cet espace devienne véritablement le lieu de l’intime, il doit pouvoir être également celui de ses secrets, de sa vie familiale et domestique, de ses arrangements privés.


- Le chez-soi nécessite de pouvoir contrôler qui peut y entrer. La possibilité d’ouvrir sa porte et de pouvoir décider de qui peut la franchir, distingue l’hospitalité de la prison. Possibilité qui, quand on observe certaines formules d’habitat dit inclusif ne semble pas toujours aller de soi... comme non plus, dans certains établissements médico-sociaux.

- Le chez-soi est le lieu où l’on peut gouverner son temps. Gouverner son temps étant une des conditions de la maîtrise de son intérieur, mais aussi de sa manière subjective d’habiter.


Comme le souligne si justement Mona Chollet, si une personne ne dispose pas d’un territoire propre (ce chez-soi dont je viens d’esquisser les conditions d’effectivité), attendre d’elle qu’elle apporte une contribution à la vie collective revient à attendre d’un homme qui se noie qu’il en sauve un autre...


Si comme je le pense, habiter est un besoin existentiel, le pari de l’habitat nécessite de faire avec les futurs habitants, plutôt que de faire pour eux.

Faire avec les futurs habitants, nécessite d’organiser des espaces et du temps pour mettre en discussion, en débat cette question d’habitat, afin qu’ils puissent préciser leurs besoins et leurs aspirations. A la fois, pour une nécessaire élaboration conjointe des formules d’habitat avec les personnes concernées, mais également avec tous les acteurs impliqués, de près ou de loin par cette question, tant elle bouscule notre culture de la « prise en charge » des personnes, telle qu’elle s’est développée particulièrement en France.

Il s’agit de démarches que l’on a nommé de « qualification des besoins et des aspirations », de nombreuses fois mises en oeuvre et qui permettent de travailler avec les futurs habitants des qualités qu’ils attendent d’un futur habitat selon quatre dimensions :


- l’environnement paysager et social, c’est à dire ce que l’on a envie de voir de sa fenêtre et en sortant de chez soi, des équipements et des espaces publics, des commerces et des services, dont on souhaite pouvoir disposer à proximité de chez soi.


- le logement proprement dit, dont il faut se préoccuper des qualités architecturales (espaces nécessaires et leurs agencements) et de ses équipements, ainsi que leurs possibilités d’évolution.


- les nécessités d’accompagnement de la vie au domicile, c’est à dire les modalités techniques (aménagement et équipements) et les prestations humaines qui vont permettre que la situation de vie des personnes y soit sécurisée, confortable et digne.


- la configuration de vie, c’est à dire les modalités de vie souhaitée, de la plus indépendante à la plus collective, voire communautaire.


Le pari de l’habitat consiste donc à ce qu’il existe une diversité de formules d’habitat sur chaque territoire afin que chaque personne puisse trouver celle qui convient le mieux à ses besoins et à ses aspirations à un moment donné de sa vie.


3. Les principaux obstacles à ce pari de l’habitat


- Un de ces obstacles concerne l’accompagnement des situations de vie et de handicap : pour la personne handicapée, il ne saurait exister de véritable habitat sans accompagnement.

Et ce n’est pas à vous, adhérenst de l’UNAFAM que j’apprendrais qu’une grande partie des personnes en situation de handicap n’ont pas accès à la PCH et de ce fait ne peuvent recourir à l’aide humaine d’une tierce-personne rémunérée. et sont forcées de s’appuyer sur le soutien bénévole de leur aidant familial.

Du fait que le critère d’éligibilité énoncé selon l’annexe 2-5 du Code de l’action sociale et des familles (CASF) ne prenne pas en compte la situation de certaines personnes ayant des altérations des fonctions cognitives et psychiques ; et que les besoins d’aide humaine couverts par la PCH couvrent très mal ces situations puisqu’ils comprennent principalement les besoins pour la réalisation des actes essentiels et les besoins de surveillance, et à la marge les besoins de participation à la vie sociale.

Je reprends ici le baromètre des aidants 2021 de l’UNAFAM qui montrent que seules 7% des personnes handicapées psychiques ont la PCH. Et que ce sont les aidants familiaux qui apportent, seuls, le soutien à leur proche quand ils sont là et qu’ils peuvent le faire. 1 adulte sur 3 avec un handicap psychique vivant au domicile de ses parents, faute d’accès à un logement et aux soutiens nécessaires.

J’ai bien sur noté, comme vous, l’avancée que représente en ce domaine le décret du 19 avril 2022 créant un nouveau mode d’accompagnement (le soutien à l’autonomie) qui devrait permettre de mieux prendre en compte des besoins d’accompagnement qui ne l’étaient pas jusque là... pour peu que les financemenst nécessaires soient au rendez-vous, ce qui, aujourd’hui, ne semble pas acquis.


- Un autre de ces obstacles pourrait bien être la politique publique elle-même qui semble ne plus connaître que l’habitat inclusif comme solution. Cette politique d’habitat montre que, malgré quelques temps et espaces dédiés à la consultation et fortement investis par des acteurs associatifs notamment, ce sont les administrations (DGCS, DHUP et CNSA) qui en sont les principaux maitres d’oeuvre.

Et si l’on reprend à notre compte, le constat du politiste américain Murray Edelman qui analysait la tendance des bureaucraties (terme que j’emploie dans son sens déscriptif d’organisation de travail des administrations publiques) à construire les problèmes comme des justifications aux solutions qu’elles proposent, on peut risquer l’hypothèse que ces administrations pensent l’habitat inclusif, non pas à partir d’une question-problème (par exemple, favoriser le choix d’un mode d’habitat qui convient le mieux aux besoins et aspirations d’une personne concernée, à un moment de sa vie), mais à partir de catégories d’actions publiques déjà identifiées, comme les pensions de famille ou les résidences-accueil, par exemple. Et qu’elles transposent ces solutions en les renommant et en les réaménageant à la marge. On pourra ainsi s’étonner (ou simplement remarquer) que le forfait « habitat inclusif », devenu désormais Aide à la Vie Partagée, pour le financement du projet de vie sociale et partagée, fixé à soixante mille euros, et quoi que possiblement modulable, correspond, à quelques euros près, au montant du forfait journalier des pensions de famille dans un habitat qui serait prévu pour dix habitants...


- un autre de ces obstacles serait de considérer que l’habitat serait la condition pour que les personnes en situation de handicap soient enfin reconnues comme des citoyens à part entière... L’habitat en est une condition nécessaire, mais assurément pas suffisante. Cela nécessite un processus supposant, l’implication de l’ensemble des composantes de la société ; la mise en adéquation de l’ensemble des structures sociales avec le fonctionnement spécifique des personnes qui ne correspondent pas aux standards de vie de la population générale, ou du moins à la manière dont elle les envisage ; ainsi que la proposition de services adaptés aux personnes, leur permettant d’augmenter leurs capacités à agir par elles-mêmes. L’inclusion, comme processus, vise donc à la fois l’augmentation de la capacité à agir des personnes et l’augmentation de la capacité à acueillir de l’environnement, autrement dit son accessibilité au sens le plus large du terme. Le chemin vers cette reconnaissance est, vous le savez mieux que moi, encore long, mais des rencontres comme celle que vous organisez aujourd’hui, tout à fait indispensable pour y contribuer...

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